Article
Ediémou Blin Jacob (président du forum des confessions religieuses) : "La parole a été libérée, on attend maintenant les actes"
- Titre
- Ediémou Blin Jacob (président du forum des confessions religieuses) : "La parole a été libérée, on attend maintenant les actes"
- Type
- Article de presse
- Créateur
- Yves M. Abiet
- Editeur
-
Le Patriote
- Date
- 22 décembre 2001
- pages
- 4
- nombre de pages
- 1
- Langue
- Français
- Contributeur
-
Frédérick Madore
- Identifiant
- iwac-article-0007134
- contenu
-
Interview
Ediémou Blin Jacob (président du forum des confessions religieuses):
« La parole a été libérée, on attend maintenant les actes. »
Quelques jours après le discours de Gbagbo à la clôture du Forum pour la réconciliation nationale, nous avons approché le Senior Évangéliste Ediémou Blin Jacob. Le président du Forum des confessions religieuses souhaite que la nouvelle année scelle définitivement la réconciliation entre les quatre principaux leaders de la scène politique.
Interview réalisée par Yves-M Ablet
Le Patriote : Le 18 décembre dernier, le chef de l'État s'est prononcé sur les résolutions du Forum pour la réconciliation nationale. Quels commentaires faites-vous de son discours ?
Ediémou Blin Jacob : Effectivement, on a vu l'homme Gbagbo parler et dire sa part de vérité. Il a eu, à l'endroit de tous, un discours conciliant, un discours de réconciliation. En clair, un discours apaisé que doit avoir un chef d'État en pareille circonstance. Le ton était bon. Nous avons apprécié ce discours.
Le Patriote : Lorsqu'on met dans la balance le discours de Gbagbo, les résolutions du Directoire et les exigences du RDR, pensez-vous, après analyse, que tout ceci augure de lendemains meilleurs pour notre pays ?
Ediémou Blin Jacob : Le Directoire a montré que le certificat de nationalité que l'on doit à M. Ouattara relève de la Justice. Le président Gbagbo est allé dans le même sens que le Directoire. Donc quand certaines personnes soutiennent que le RDR n'a rien obtenu du tout, c'est un peu exagéré. C'est mon avis. Nous autres religieux, pensons que la poire a été coupée en quatre, comme l'ont d'ailleurs reconnu certains de vos confrères. Chacun a eu sa petite partie. Par ailleurs, il faut préciser que la réconciliation ne s'est pas arrêtée le 18 décembre. C'est tout un processus. Mais pour un début, nous disons que cela est acceptable.
C'est vrai. On peut le dire. Le Forum a permis à tous de libérer la parole. Nous attendons maintenant les actes. Parce que, s'il n'y a pas de parole, il n'y a pas de mise en scène. Et c'est cette mise en scène qui a permis de voir ce qu'on a vu. Et puis, si mise en scène il y a, qui des trois leaders a joué le jeu ? Si ce sont les trois, alors ils nous auront trahis. Il faudra donc dire que la Côte d'Ivoire n'a pas de dirigeants. En ce qui concerne les hommes religieux que nous sommes, nous croyons que ce qui s'est passé est le début du processus de réconciliation. Nous leur disons bravo. Parce que nous sommes convaincus que l'image qu'il nous a été donné de voir est à mille lieues d'être une mise en scène. Elle est réelle. Et elle traduit la volonté des leaders politiques ivoiriens de vivre ensemble.
Le Patriote : Le Président Bédié n'était pas à la cérémonie de clôture du Forum.
Ediémou Blin Jacob : C'est normal. Il a montré son caractère de Bédié. Il a agi en vrai Africain. Et l'Africain ne pardonne pas facilement. Il aurait été bien, si après le déjeuner, les trois, c'est-à-dire, ADO, Gbagbo et Guéi, s'étaient rendus chez Bédié, malgré son absence à la cérémonie de clôture. Ils pouvaient dire : « Allons voir notre frère ». Ce sont eux qui devraient le ramener à la raison.
Le Patriote : Mais si Bédié, en tant qu'Africain, ne peut pas pardonner aussi facilement comme vous le dites, alors il aura trahi toute la Nation. Car il a dit dans son allocution le 13 novembre qu'il pardonnait à ses adversaires pour tout ce qu'il a subi.
Ediémou Blin Jacob : La Bible dit qu'il n'y a pas de pardon sans effusion de sang. Pour nous les Chrétiens, c'est le sang de Jésus-Christ qui pardonne. Il n'y a pas de pardon sans cérémonie. Nous ne sommes pas des Européens. Nous sommes bien Africains. Par ailleurs, même s'il a avoué qu'il accordait son pardon à ses « ennemis » et à ses adversaires politiques, il appartient aux quatre différents leaders de se retrouver. Et le président du RDR l'a dit en paraphrasant Gbagbo : « Asseyons-nous et discutons ». Nous espérons que ce sera chose faite. Et c'est à l'issue de leur rencontre que, entre eux, ils vont définitivement sceller le pardon. Et c'est pourquoi j'ai dit précédemment qu'après les paroles, le temps est maintenant aux actes. C'est cela le plus important.
Le Patriote : Dans un livre intitulé « Trente jours de prière pour les Musulmans », qui circule actuellement sous les manteaux dans les milieux chrétiens, les auteurs - qui sont des Chrétiens - écrivent qu'il faut arrêter la montée de l'Islam en Côte d'Ivoire. En votre double qualité de leader religieux et de président du Forum des confessions religieuses, comment ressentez-vous les termes de ce livre ?
Ediémou Blin Jacob : Non, c'est une erreur technique. J'ai effectivement eu vent du contenu de ce livre dans la presse (NDLR : Le Patriote). L'Islam est une religion à part entière. Si donc l'Islam gagne du terrain en Côte d'Ivoire, il faut rendre gloire à Dieu. Les Chrétiens eux aussi doivent faire en sorte que leur religion se répande. Le Christianisme n'est pas le Dieu des Chrétiens. L'Islam n'est pas le Dieu des Musulmans. Abraham est connu aussi bien dans l'Islam que chez les Chrétiens. Je ne suis pas sûr que ce soient les Chrétiens, les vrais, qui aient écrit ce livre dont vous parlez. Moi-même, je suis un Chrétien. Et je suis avec mes frères Musulmans. D'ailleurs, je le dis haut et fort. Je suis l'ami personnel de l'Imam Idriss Koudouss. Si le contenu du livre en question a pu heurter la susceptibilité de nos frères musulmans, je voudrais leur présenter les excuses les plus sincères de la Communauté chrétienne. Car toutes les religions doivent se compléter et non se combattre, se détruire mutuellement. Parce que Dieu est unique. Pour aller au Ciel, il faut aimer son prochain, même son ennemi. Et je crois qu'il n'y a pas de problème entre Chrétiens et Musulmans.
Le Patriote : En parlant du respect de la laïcité de l'État, le chef de l'État a dit, dans son allocution à la tribune du Forum le 13 novembre, qu'il a payé les billets d'avion à des Chrétiens et à des Musulmans pour leur pèlerinage. Lors de la nuit du destin, l'Imam Koudouss lui a répondu que la laïcité ne se résume pas à la distribution de billets d'avion. Alors, est-ce que selon vous, la laïcité de l'État est effective en Côte d'Ivoire ?
Ediémou Blin Jacob : Bien sûr que la Côte d'Ivoire est une République laïque. Mais je préfère plutôt l'expression "Côte d'Ivoire croyante". Sur cette question, le président Gbagbo a demandé à M. Seydou Diarra et son équipe de se réunir avec les religieux pour trouver ce qu'il y a à faire. C'est après la rencontre des hommes religieux avec le Directoire que nous répondrons à cette question. Avant cette réunion, nous disons effectivement que nous, Chrétiens, n'avons jamais eu de billets d'avion. En outre, nous n'avons jamais eu de subventions, ni de radio. Est-ce que mon église n'a pas besoin de radio ? Nous espérons que la réunion que le Directoire va avoir avec nous va régulariser un certain nombre de situations qui, jusque-là, étaient encore injustes.
Le Patriote : Le samedi 1er décembre dernier, lorsque le président du RDR intervenait au Forum, le Clergé catholique était absent. Invités par l'Imam Koudouss à la nuit du destin à la grande Mosquée de la Riviera, les responsables de l'Église catholique étaient encore absents. Peut-on s'appuyer sur ces deux faits apparemment banals pour dire qu'entre les Musulmans et les Chrétiens, ça ne va pas trop fort en ce moment ?
Ediémou Blin Jacob : En ma qualité de président du Forum, je répondrai que ça va bien entre les deux confessions religieuses. C'est peut-être une affaire individuelle entre les Musulmans et les Catholiques. Je voudrais préciser que les réunions du Forum des confessions religieuses se tiennent au Centre culturel catholique. Nos frères musulmans s'y rendent pour participer aux rencontres. Si les Chrétiens ne sont pas venus aux différentes manifestations, il faut plutôt chercher à savoir pourquoi. Peut-être que ceux-ci étaient empêchés. Ou que leur emploi du temps ou leur programme ne le leur permettait pas. Ce n'est pas forcément parce qu'ils ont boudé telle ou telle invitation. Je ne défends personne.
Le Patriote : Qu'en est-il de la vieille affaire Ediémou-Zagadou ?
Ediémou Blin Jacob : Je l'ai dit au Forum. Avec l'avènement de Gbagbo, je parle. Car dans le passé, cela n'était pas le cas. Je ne voudrais plus revenir sur cette histoire. Nous sommes de plain-pied dans le Forum pour la réconciliation nationale, et ce ne sont pas nous, les hommes religieux, qui allons nous y dérober. Profitant de ses rapports avec le pouvoir en place, Zagadou m'a créé beaucoup d'ennuis, mais il faut pardonner.
Le Patriote : Dans dix jours exactement, nous serons dans une nouvelle année. Quel est votre message surtout aux hommes politiques ?
Ediémou Blin Jacob : Je voudrais qu'en 2002, ce que les gens qualifient de « mise en scène » en parlant de la rencontre entre Alassane Ouattara et Bédié soit une réalité. Parce que tous les leaders politiques se connaissent parfaitement. Qui va dribbler qui maintenant ? Alors nous prions Dieu pour qu'il touche le cœur de tous nos leaders politiques. Qu'ils puissent s'entendre. Pour que la Côte d'Ivoire prospère. Alassane, Gbagbo, Guéi et Bédié sont comme les quatre pieds d'une table. Quand un pied est absent ou cassé, la table ne tient plus debout. Je souhaiterais que ces quatre leaders se retrouvent pour se parler franchement, pour le pays. Qu'ils soulèvent la Côte d'Ivoire.
YMA