Article
EDITO. Des larmes
- Title
- EDITO. Des larmes
- Type
- Article de presse
- Creator
- Tariq Ramadan
- Publisher
-
L'Appel
- Date
- December 2000
- issue
- 47
- pages
- 2
- number of pages
- 1
- Subject
- Laïcité
- Language
- Français
- Is Part Of
-
L'Appel #47
- content
-
Combien de fois, au détour de ces villes, me suis-je posé la même question ? Combien de fois mes yeux ont-ils croisé ces regards tiraillés. Combien de plaintes, de souffrances et de doutes sont-ils venus rappeler à mon cœur que la vie était une épreuve nourrie par les découragements, les larmes et les séparations. Combien sont-ils, chaque jour, qui pleurent leurs insuffisances et l'horizon de leur déroute ? Combien sont-ils, dans cet Occident, de musulmans à l'intimité meurtrie ? Qui croient en Dieu, et s'en veulent de L'oublier.
Une famille éclatée. Des parents portés par la meilleure des volontés et déchirés pourtant : l'esprit ici, le cœur là-bas. Des revenus modestes et une vie isolée. Animés par cette foi en Dieu si présent dans les cœurs. Parfois par la pratique, parfois par les mots. Son souvenir toutefois ne sort que rarement des maisons. Dès le seuil de la porte, la mémoire est comme anesthésiée ...
Dehors il y a l'école, le travail et la rue. Il y a les camarades, les collègues, les amis et les amies qui vivent au gré de la vie et à qui l'on a appris à vivre comme ils sentent. Dieu, la morale, le devoir et la pudeur ont déserté le vocabulaire et le quotidien. L'heure est à la liberté et aux plaisirs. Et il y a ce mode de comportement devenu la norme et dont il est si difficile de se démarquer. On finit par s'habiller comme les autres, par vivre à leur rythme, par s'oublier pour les gagner. Au fond du cœur pourtant, quelque chose étouffe, s'agite, crie, se raidit et agit comme une torture : une tension, un malaise, une étincelle d'un lointain souvenir. Dieu ? La foi ? On leur ressemble en apparence, mais l'on sent que l'on se perd en vérité. Comment trouver la paix ? D'aucuns vivent avec ce mal-être, l'évitent, le dissimulent, ou tout simplement le nient. Dans leur vie, dans leurs relations, dans leur travail, ils trouvent la force de supporter la fracture, ou de faire comme si. Ils disent tout assumer, leur foi, leur non-pratique, leurs écarts, leurs oublis ... voire, leur assimilation. Apparence ou réalité ? Qui sait ? Ils semblent s'accepter, on les accepte.
Pour d'autres, la vie dans les sociétés occidentales prend les allures d'un drame intime et affectif. Le quotidien soumet leur volonté à une implacable lutte, entre une foi qui veille et des désirs qui voilent. Entre un cœur qui est mémoire et l'instinct qui est oubli. Ils cherchent, se perdent, se retrouvent; prient aujourd'hui, négligent tout demain ... parlent de vérité, vivent de mensonge ... espèrent et désespèrent ... Ils peuvent avoir un métier, être au chômage, être mères au foyer, être étudiants, ou marginaux, ou délinquants, ou toxicomanes : ils se sentent mal et s'isolent. Parfois ils s'approchent des musulmans pour être entourés : ils cherchent des frères, des sœurs ... ils trouvent des juges, trop souvent.
Combien de ces destins sur ma route. Combien d'invocations à Dieu pour faire fleurir cette sérénité intérieure, cette paix. Tous les jours, à tous les instants. Pour Omar et Fatima, pour Ammar, Nordine, Ahlène ou Karima ... pour qu'ils trouvent leurs réponses, leur chemin. Pour que soit allégé leur fardeau.
Elle fut l'une de ses rencontres, il est de ses frères. Elle voulait s'en sortir, elle voulait vivre mieux. Répondre à Dieu et au Prophète (SAW), vivre de cette harmonie; ne pas oublier Dieu, ne pas s'oublier ... Souvent elle pleurait. Elle essayait, s'épuisait, s'en voulait, se fuyait ... La rue, les amis de l'errance, de la déroute et la drogue. Elle se cognait à des murs, s'isolait et plus elle s'enfonçait plus on la jugeait mal. Plus elle se sentait jugée, plus elle se murait. Elle devint presque muette. Elle avait pourtant tellement besoin de ses frères et de ses sœurs. Perdue dans ce silence et cette solitude, elle s'était éloignée. Il ne se trouva pas de présence, de cœur et d'amour qui furent assez forts pour la soutenir, pour l'accompagner. Dieu l'a rappelée à Lui. Lui seul jugera de sa destinée, Lui seul fera le compte de nos insuffisances. Elle est morte, comme beaucoup meurent ... ignorés par une communauté qui s'ignore. Combien nous manquent l'amour, la patience et la persévérance.
Il était ému. Les yeux mouillés, le cœur un peu soulagé. Il avait l'impression, pour la première fois, de compter pour quelqu'un. Pour la première fois, il se sentait entouré. Il dit : "Tu sais aujourd'hui tu es bien, tu pries, tu souris ... Et demain, tu replonges. C'est comme ça, un jour oui, un jour non". Il nous invitait ainsi à être présents ... aujourd'hui, demain, après-demain. Il nous appelait à cette patience qui doit nourrir notre foi et à cette disponibilité qu'elle doit enfanter. Aujourd'hui, il se bat contre lui-même. Pour éviter les mensonges, la sexualité désordonnée, le vol, l'alcool, la drogue ... Il vit, il lutte. Devant Dieu; et au nom de tous les morts, saurons-nous aimer ceux qui sont blessés, qui s'agrippent; ceux qui, à côté de nous, sont encore en vie ?
Elle est partie. Il est parmi nous. Ce monde leur est apparu hostile et a déchiré leurs cœurs. Je ne sais ce qu'il adviendra d'eux, ou de nous. J'ai pourtant la certitude que nous manquons à nos responsabilités. Notre foi est mémoire; de Dieu et des hommes.
Dans les sociétés occidentales, la force de notre cœur doit avoir priorité sur les calculs et les stratégies. Peut-être faudra-t-il parler moins et donner davantage de sa personne. Pour que chacun trouve en lui, par cet amour, un horizon de pensée, de méditation et de rappel. Le Dieu de Bonté a donné ce droit aux hommes. Pour la paix des âmes :
"N'est-ce pas au souvenir de Dieu que s'apaisent les cœurs" ? (S 13 / V 28).
Il est possible d'être musulman en Occident; il est possible de l'être partout sur la terre dès lors que nos cœurs donnent force à nos intelligences. Devant Dieu, dans la dignité de toutes les fraternités. Parce que chacun d'entre nous doit faire face à des échecs et à des peines, parce que la mort et la vie sont des épreuves :
"Il a créé la mort et la vie pour vous éprouver et connaître ainsi celui d'entre vous qui agit le mieux. Il est le Tout-Puissant; Il est Celui qui pardonne."
(S 67 / V 2).
Aux jours des larmes, de la sincérité, "Il est Celui qui pardonne".
Les yeux du Prophète (SAW) coulèrent. "Qu'est-ce que cela ? lui lança un compagnon. -Ces larmes, c'est une bonté que Dieu a mis dans le cœur des serviteurs de Son choix. Dieu est bon avec ceux qui sont bons". Ses larmes, le jour où Dieu rappela son petit-fils.
"Celui qui ne sait pas pardonner, ne sera pas pardonné". Saurons-nous faire naître cette force en nous ? Etre frères et non juges, accompagner sans exclure. Combien d'hommes, de frères et de sœurs, voient au fond de nos yeux la rigueur d'un jugement définitif, la sentence d'une condamnation absolue comme si nous étions dans le secret du jour du jugement ?
"Dis : "Ô mes serviteurs, vous qui avez commis des excès à votre détriment, ne désespérez pas de la miséricorde de Dieu. Dieu pardonne tous les péchés. Certes Il est Celui qui pardonne, Il est le Miséricordieux"". (S 39 / 53).
Notre mémoire, plus souvent, devrait puiser aux sources de ce verset. Nous sommes responsables de toutes les solidarités, de toutes les générosités. D'une présence, d'un sourire, d'un mot. Combien sont-ils, chaque jour, qui pleurent leurs insuffisances et l'horizon de leur déroute ? Qui, croient en Dieu, et s'en veulent de L'oublier.
Dieu jugera des larmes et des souffrances.
Extrait, "Les musulmans dans la laïcité"
Tariq Ramadan