Article
Cheb Khaled : un Algérien cuit à la sauce occidentale
- Title
- Cheb Khaled : un Algérien cuit à la sauce occidentale
- Type
- Article de presse
- Publisher
-
Plume Libre
- Date
- December 1992
- issue
- 1
- pages
- 7
- number of pages
- 1
- Subject
- Intégrisme
- Language
- Français
- Is Part Of
-
Plume Libre hors-série #1
- Identifier
- iwac-article-0012287
- content
-
Musique
Cheb Khaled : Un Algérien cuit à la sauce occidentale.
Didi, l'une de ses chansons avait été retenue à Variétoscope, cette émission télévisée dont les animateurs considèrent l'immoralité comme un signe d'évolution sociale. Il s'agit bien sûr de Cheb Khaled, 32 ans, se présentant volontiers comme fils de musulmans, histoire d'apporter la "preuve" qu'il est, lui, "civilisé". Mais laissons notre confrère Yann Plougastel le présenter: "Plus proche d'Elvis que du FIS avec son perfecto, son catogan et ses goûts prononcés pour le J&B (boisson alcoolisée, NDLR), il représente une Algérie moderne, frondeuse, avide de modernisme, de sensation, de démocratie". L'interview qu'il lui a accordée vous permettra de voir l'étendue du désastre. Que Allah (Exalté soit-Il) nous en protège.
La France préférerait des millions de Cheb Khaled à un seul Abassi Madani en Algérie, et pour cause !
Question: D'où vient cette réputation de mauvais garçon ?
C.K : Parce qu'on m'a trop fait de promesses. J'avais confiance et on me traitait comme un esclave. Mon éditeur me demandait d'aller chanter gratuitement chez des commandants ou des lieutenants colonels, parce que, comme ça, ils me donneraient la carte militaire me dispensant des deux ans de service militaire. Tu parles! Ensuite, ils me laissaient tomber. Alors, je fuguais, je disparaissais, je ne venais pas aux rendez-vous... Les gens n'étaient pas corrects, moi non plus. L'éditeur m'apportait une bouteille ou deux de vin, un poulet, et allez hop! on entrait dans le studio sans avoir rien écrit ou composé : le soir, tout était fini. C'était n'importe quoi ! Quand même, j'ai souffert. J'ai 32 ans. Cela fait belle lurette que je chante : mon premier disque, je l'ai enregistré à l'âge de 14 ans. J'ai fait ma vie tout seul. A l'école de la rue je suis passé par les escrocs. Ni plus ni moins que les grands chanteurs européens qui ont démarré dans le métro en se faisant arnaquer et aujourd'hui sont des professionnels. Il ne suffit pas de claquer les doigts pour devenir un artiste. Faut souffrir, voir, apprendre... C'est dommage, mais il est nécessaire d'en passer par ce milieu de vicieux, de pourris. Chez nous, lorsque tu demandes de l'oseille à ton éditeur, il se met à pleurer en t'expliquant qu'il n'a rien vendu. Pourtant il roule en BMW et habite une superbe villa...
Question: Les gens aujourd'hui au pouvoir en Algérie appartiennent ils à cette jeune génération d'officiers et d'intellectuels qui apprécient vos chansons ?
C.K : Oui... Ils boivent, ils se saoulent la gueule, ils écoutent Michaël Jackson. Ce sont des gens vivants. Des branchés. Il fallait faire ce coup d'Etat. Si jamais les intégristes arrivent au pouvoir, l'Algérie va foirer. Ce sera comme l'Iran de Khomeiny. Il y aura un bain de sang. Surtout, moi, je plains les femmes : les pauvres seront enfermées.
Question: Vous avez des amis qui appartiennent au FIS ?
C.K : Non. J'ai des amis pratiquants. Je bois de l'alcool devant eux. Ils m'embrassent. On est heureux de se voir... Mes parents aussi pratiquent, ce sont des musulmans. Le FIS n'a rien à avoir avec ça : ce sont des intégristes, des fanatiques. Moi, Madani, Bel Hadj, tout ça, je les mets dans une grande marmite et je les fais cuire... On ne mélange pas la politique et la religion! Les curés doivent être dans les églises , les imams dans les mosquées et les rabbins dans les synagogues ! Ceux qui gouvernent, ce sont des intellectuels... Ne mélangeons par les torchons avec les serviettes!
Question: Comment l'Algérie peut-elle s'en sortir ?
C.K : En s'ouvrant au monde extérieur... Pourquoi ne permettons-nous pas aux touristes de venir librement, aux capitaux étrangers de s'installer pour créer des usines? Pourquoi ne vendons-nous pas notre pétrole? Pourquoi notre terre s'assèche-t-elle? Pourquoi, en 1982, avons-nous décrété que désormais l'enseignement ne s'effectuerait plus qu'en arabe, empêchant nos diplômes d'être reconnus en Europe? On est un pays musulman, OK, mais, à l'aube de l' an 2000, ne regardons pas en arrière. On a quand même été l'Algérie française. On a vécu à l'européenne. On ne va pas fermer les portes...
Question: Pourquoi, d'après vous, les membres du FIS n'aiment pas le raï?
C.K : Le raï n'est pas le problème.. Ils n'aiment rien, si ce n'est chanter le Coran dans la rue. Quand ils passent en criant, ça vous donne la chair de poule. Ce sont des fous.
Question: Vos paroles sont osées. Est-ce que ce disque va choquer les algériens ?
C.K : Oui, parce qu'il parle d'amour... Là-bas, tout le monde est amoureux, mais vous ne pouvez pas amener une fille à l'hôtel, vous devez vous débrouiller (...) si vous vous faites prendre, c'est grave... Les mots ne sont pas grossiers. Ils disent la beauté des femmes. Mais en Algérie, vous n'avez toujours pas le droit de dire je t'aime dans une chanson
Extrait de "L'événement du Jeudi" N°383 du 5 au 11 Mars 1992