Article
La Conférence nationale si Dieu le veut
- Title
- La Conférence nationale si Dieu le veut
- Type
- Article de presse
- Creator
- Abdul Zakari-Samir
- Publisher
-
Forum Hebdo
- Date
- December 21, 1990
- pages
- 18
- 19
- 20
- number of pages
- 3
- Language
- Français
- Contributor
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Frédérick Madore
- Identifier
- iwac-article-0008750
- content
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LA CONFÉRENCE
L'OBJECTIVITÉ
Monsieur le militant professeur Kogoe,
Étant, comme vous, un lecteur assidu des journaux privés qui ont conquis mon cœur tout comme celui des autres Togolais désireux de connaître la vérité, je suis en même temps un lecteur de première heure de la Nouvelle Marche que j'ai lue à travers toute sa métamorphose depuis le Togo Français en passant par le Togo Républicain et Togo Presse, et je continuerai toujours à la lire quoi qu'il advienne demain.
C'est encore dans le souci de m'informer que j'ai lu avec attention votre article paru dans la Nouvelle Marche du 08 décembre 1990 sous le titre "Accusés journalistes, levez-vous".
NATIONALE
SI DIEU LE VEUT... machette et de sang
Sans chercher la polémique, j'aime le débat, quelle que soit sa qualité et son intensité. C'est pourquoi je suis d'accord avec vous sur la qualité de la plaidoirie, oh combien éloquente, que vous avez faite pour défendre nos journalistes de la presse officielle. Je suis très satisfait de la manière avec laquelle vous avez fait vos analyses sur le comportement de ces agents qui sont avant tout au service de leurs employeurs.
Ce que je voudrais vous faire comprendre ici est qu'à travers les journalistes de la presse officielle, c'est à leurs employeurs que s'adressent les remarques afin qu'ils modifient le contenu de leurs informations sur notre pays, informations qui deviennent vides de sens, insipides et sans attrait.
Donc, si depuis un quart de siècle, le Togolais est sevré de vérité et qu'aujourd'hui des journaux privés de bonne volonté veulent combler ce vide, il est injuste de votre part, en tant qu'intellectuel de haut niveau que je respecte, de taxer ces informations d'ordures et de sensation.
Monsieur Kogoe, soyons raisonnables. Sans la presse privée, sauriez-vous comment les choses se sont réellement passées dans la semaine du 26 novembre ? Saurez-vous qu'un agent a tranché froidement la main d'un de ses concitoyens ? Comment alors qualifier d'ordures et de sensation ces informations lorsque l'on est convaincu que c'est la vérité ? Ce sont là les informations que les Togolais désirent aujourd'hui avec ardeur, et vous êtes d'accord que la presse officielle, quand bien même elle les détenait, ne pourra jamais nous les livrer. Tout comme vous, tous les Togolais ont salué l'avènement de la liberté de presse dans notre pays. Alors, chercher dès à présent à jeter du discrédit et de l'opprobre sur cette presse découlerait d'une malhonnêteté intellectuelle et d'un sacrilège de votre part vis-à-vis de vos concitoyens.
Dans votre article, vous parlez d'une opposition. Je voudrais savoir de quelle opposition vous voulez parler. Le Président de la République a ouvert le Togo au multipartisme, mais jusqu'à ce jour, aucun parti, à ma connaissance, ne s'est déclaré comme parti d'opposition. Alors, vous allez trop vite en besogne ; il est encore prématuré de parler d'opposition. D'ailleurs, si jusqu'à ce jour ces partis n'ont pas vu le jour, c'est surtout à cause de gens comme vous qui en ont peur. Vous êtes "un militant de base conséquent du RPT", pas comme moi, et vous affirmez votre foi en ce parti seulement parce que vous en tirez votre profit. Mais si le gâteau avait été équitablement partagé et que chacun avait eu sa part de la manne, nous n'en serions pas là où nous sommes aujourd'hui. Lorsqu'une partie qui représente d'ailleurs la masse des Togolais se lève pour réclamer un peu plus de liberté, un peu plus de justice, un peu plus d'égalité et un peu plus de pain, il faut commencer par crier au scandale et les classer dans le clan de l'opposition. Mais n'oubliez pas que cette liberté, cette égalité, cette justice et ce pain profiteront à vous aussi. Alors, de grâce, ayez pitié de la masse, car lorsque l'on a pendant des années imposé une vie misérable à d'honnêtes citoyens, il faut leur pardonner si un jour ils se révoltent.
Monsieur, si vous affirmez de but en blanc qu'il n'y aura jamais de Conférence Nationale, c'est votre droit, et ça aussi c'est la démocratie. Mais moi, je ne sais pas d'où vous tenez cette information. Je crois que vous êtes en train d'esquiver un débat dont les conséquences seront moindres que celles d'un débat sur le terrain. La Conférence Nationale se tiendra, si Dieu le veut, dans la maison du RPT où l'on peut circonscrire et même tempérer les débordements. Par contre, le débat dont je parle aura lieu lors des campagnes électorales devant la foule réunie où deux candidats s'affronteront en joute oratoire. Mais les données auront elles aussi changé parce que ces candidats ne seront d'abord pas du même parti et ne nous seront pas imposés. Ne croyez-vous pas que le débat qui aura lieu le jour-là est une mini-conférence nationale que vous ne pouvez plus éviter et qu'avant même sa fin, le paysan aura déjà choisi son député ? Dans le Togo de la nouvelle marche, nous avons oublié beaucoup de choses sur le processus du jeu démocratique. Nous avons oublié que l'électeur ne connaît pas de coloration politique de tel ou tel candidat. Il vote pour celui qui promet ce dont il a besoin, il vote pour celui qui lui promet de résoudre ses problèmes. Et c'est là où souvent le député abuse de sa naïveté. Mais je suis convaincu que cette fois-ci, l'électeur ne sera plus dupe parce qu'il veut le changement, ce mot qui galvanise les foules. Le RPT, pour sa part, a usé de sa puissance pour confisquer le bonheur de ce peuple, alors ce n'est plus lui qui peut lui promettre des choses. Le peuple ne le croira plus. Le RPT a péché par trop d'égoïsme et de suffisance. Il n'a jamais pensé que ce peuple qu'il a rendu si docile par la force pourrait un jour ouvrir les yeux, découvrir la vérité et revendiquer ce qu'on lui a usurpé et si longtemps confisqué. L'heure a sonné pour le RPT de faire une autocritique et le bilan de ce qu'il devait faire et qu'il n'a pas fait, de ce qu'il fait et qu'il ne devait pas faire. Le RPT a encore le temps de se repentir et d'implorer le pardon s'il veut encore que ce peuple auquel il a fait tant de torts lui témoigne encore un brin d'estime et s'il veut encore renouer avec ses militants de première heure que nous sommes. Pour ce faire, il doit d'ores et déjà commencer par réparer ces torts qu'il a inconsciemment ou consciemment causés. S'il ne le fait pas maintenant, l'opposition dont vous parlez viendra le proposer demain lors de la petite conférence nationale, et je compte sur votre intelligence et votre esprit d'analyse pour tirer les conclusions.
Monsieur Kogoe, je viens très respectueusement vous prier de bien vouloir éclairer ma lanterne. Pouvez-vous me dire ce qui se passera demain si les Togolais rejettent le projet de constitution qui leur sera soumis et réclament une Conférence Nationale ? Alors ce sera la confrontation armée entre votre ethnie et toutes les ethnies du Togo. Quelle réflexion de la part d'un professeur d'Université ! Confidence pour confidence, je peux pour ma part vous affirmer que l'esprit grégaire de votre ethnie s'est gouré. Les Togolais ne tomberont pas dans ce piège de confrontation armée que vous, vous êtes peut-être en train de préparer. Ils préfèrent de loin la Conférence Nationale à une telle confrontation armée et, en matière d'histoire du Togo à réécrire, Monsieur le professeur, de grâce, apprenez à nos enfants que vous avez la charge d'instruire que l'histoire du Togo n'a pas commencé en 1963 comme on voulait le leur faire croire.
Mais au fait, j'oubliais. Monsieur Kogoe, des propos tels que "l'esprit grégaire de l'ethnie ciblée préfère de loin la confrontation armée à une telle conférence nationale" ne sont-ils pas de nature à provoquer la haine interethnique ? Alors faites gaffe, parce que le code de la presse est là, à moins que dans le cas d'espèce et compte tenu du support de vos propos, il n'y ait pas de poursuite. Messieurs les juristes, voilà des éléments de jurisprudence, vous en aurez besoin demain pour nous défendre.
Quant à vous, amis de la Nouvelle Marche, nous ne savons jamais qu'on pourrait vous envoyer aussi des ordures et des sensations à publier, alors attendez-vous bientôt aux nôtres.
Merci.
Abdul ZAKARI-SAMIR