Article
La sharî'a au Nigéria
- Titre
- La sharî'a au Nigéria
- Type
- Article de presse
- Créateur
- Sad Ben Bass
- Editeur
-
L'Appel
- Date
- janvier 2000
- numéro
- 36
- pages
- 6
- 7
- nombre de pages
- 2
- Sujet
- Laïcité
- Langue
- Français
- Est une partie de
-
L'Appel #36
- contenu
-
La récente décision de quatre Etats du Nigeria d'adopter la sharï'a, la loi islamique comme règlement de vie a fait l'effet d'une bombe. Pourtant les partisans de la pensée unique sont montés au créneau pour annoncer la fin des libertés au Nigeria. Mais derrière ces inquiétudes apparentes se cachent en réalité la logique de la diabolisation systématique de toute référence à l'islam.
La référence à la sharï'a fait l'effet d'un épouvantail aujourd'hui en occident. La voir appliquée, c'est commencer le décompte sordide des châtiments corporels, des mains coupées aux flagellations, en passant par les coups de fouets... c'est, de surcroît, la répression moraliste des hommes par laquelle ils imposent aux femmes le " port du tchador " en même temps qu'elles se voient considérées comme des mineures sur le plan légal. "In Islam, le face à face des civilisations. P. 89. Cette observation du Dr Tariq Ramadan à propos de la conception tronquée que l'occident et les non musulmans d'une manière générale se font de la sharï'a, s'est pleinement justifiée avec la récente décision de quatre Etats du géant Nigeria d'opter pour la loi islamique. La levée de bouclier que cette annonce a suscitée dans les médias du Nord est bien la traduction parfaite d'un grand malentendu. Ce malentendu là, n'en n'est pas un en réalité. Il est simplement une " malintention " qui veut que a sharia (mot arabe signifiant littéralement " le chemin ") en tant qu'ensemble des lois provenant du Coran et de la sunna se résume simplement au code pénal islamique. Si ce n'est de l'hypocrisie, aucun homme raisonnable ne peut concevoir une société dont la vie serait réglementée par la seule loi des peines et des châtiments. La sharï'a mal aimée, c'est l'islam qui est discrédité. La sharï'a mal comprise, c'est l'islam qui est diabolisé.
Jamfara, Sokoto, Kano, Etats majoritairement et largement musulmans du Nigeria ont déclaré vouloir vivre désormais en tirant leurs références des sources de l'islam : le Coran, la sunna prioritairement et l'effort d'interprétation des savants, l'ijtihâd.
La référence à cette dernière source qui exige du juriste " qu'il pense son époque avec la claire conscience du cheminement qui le sépare de l'idéal des prescriptions générales et orientées qu'il tienne compte ensuite de la situation sociale spécifique afin de penser les étapes de sa forme ", est la preuve que dynamisme et 'islam ne sont pas du tout antinomiques. S'en référer à la loi islamique pour vivre sa vie au 3e millénaire est bien possible et les musulmans de Jamfara, Sokato et Kano qui ont ainsi fait le choix ne sont certainement pas tombés sur la tête pour devenir ces " fous de Dieu ".
Les gesticulations occidentales et les commentaires subjectifs qui ont fait suite à cette décision nigériane rappelle malheureusement la vision simpliste que l'on aime à se faire de la chose islamique ici-bas.
Dans le cas présent, on brandit l'argument de la laïcité pour justifier toutes les inquiétudes. On prétexte la liberté des autres communautés religieuses (chrétiennes surtout) pour annoncer toutes les dérives possibles. La sharï'a appliquée, c'est au revoir à la différence et aux droits de l'autre. Mais quelle simplification ? Quelle ignorance ? Quelle hypocrisie ?
C'est à croire que les populations de Jamfara, Sokoto, Kano qui se réclament de la sharï'a viennent de prendre langue avec l'islam. C'est pratiquement inutile, mais rappelons-le tout de même. Ces populations là, se réclament profondément du message des prophètes de Dieu et de leur sceau Mouhammad depuis la nuit des temps. Ces musulmans appliquent déjà la shari'a à travers l'attestation de foi (il n'est de dieu que Dieu et Mouhammad est son envoyé), le fait de prier cinq fois par jour, de donner la zakat, de jeûner le mois de Ramadan et le fait enfin d'effectuer le voyage de la maison de Dieu dans le hadj. Ces musulmans là rappelons-le qui pratiquent ainsi la sharï'a ne dérangeaient outre mesure leurs voisins chrétiens. Il a suffi seulement l'évocation de ce qui n'était déjà que réalité pour que les " dieux des laïcs " tombent sur la tête et provoquent les pires vertiges chez leurs adorateurs. L'islam et sa sharï'a ont véritablement besoin d'être compris.
Dans le cas du Nigeria, chercher à justifier la naissance de cette subite aspiration à se voir gouverner par la loi de Dieu, dans l'omniprésence du grand banditisme et de la délinquance dans le pays, c'est faire erreur et créditer du même coup la logique de ceux qui ne connaissent de la sharï'a que l'amputation de la main du voleur, la flagellation des adultérins ou simplement l'enferment des femmes.
Il reste évident que si cette volonté des musulmans de Jamfara et des trois autres Etats du Nigeria d'adopter la shari'a se résume au seul désir de réprimer les " infidèles ", il vaut mieux ne pas tenter l'aventure. Car c'est précisément là qu'on donne raison aux septiques et à tous les détracteurs. Ainsi conviendrons-nous avec Tariq Ramadan que vu de cette façon : " appliquer la sharï'a islamique, n'est rien d'autre qu'ajouter l'interdiction à l'interdiction et réprimer de la façon la plus exemplaire les transgresseurs. Le tout portant à croire que plus on diminue les libertés plus l'on l'augmente les peines et les châtiments et plus l'on approche du " modèle islamique". A considérer la réalité de bien de nations qui se revendiquent de la loi islamique aujourd'hui, on ne peut tenir aucun débat honnête et convainquant face aux adversaires de la sharï'a islamique. La loi dans ces pays s'applique aux faibles et crée l'injustice en transformant les démunies en coupables.
Le deuxième Khalife de l'islam Omar Ibn Khattah avait donné l'exemple, montré ainsi la voie a suivre et le sens de la sharï'a en refusant de couper la main à un voleur en période de famine .Si l'application de la loi islamique peut ( et elle doit) aider à créer plus de justice, d'équité et plus de conscience de la véritable valeur de l'homme, on ne peut que souhaiter de la réussite pour Jamfara, Sokoto et compagnie.
Dans cette condition, on ne trouvera aucun homme raisonnable, pas moins encore un chrétien digne de ce nom qui verrait dans la démarche de ces Etats, le début de l'apocalypse ou la fin des libertés. Bien au contraire, ces Etats qui acquiert de même coup le statut " islamique " ont des responsabilités bien définies dans les rapports avec les non musulmans qui doivent jouir de toutes les garanties de libertés dans le respect de la constitution comme cela se passe dans tous les Etats de droit. Les savants reconnaissent que ces non musulmans doivent jouir d'une totale autonomie, de la liberté de penser, de pratiquer leur religion et même de juger selon leur coutume. Autrement dit, les musulmans nigérians qui ont décidé de souscrire à la sharï'a n'ont jamais interdit aux chrétiens vivant à Jamfara, Sokoto, et Kano de tirer de leur livre saint et de la bonne pratique du prophète Jésus ( que la paix de Dieu soit sur lui) des lois pour organiser leur vie. La sharï'a chrétienne doit exister si tel est le désir des chrétiens du Nigeria.
D'ailleurs elle est déjà réalité dans nos pays où l'héritage colonial a une influence indéniable sur la vie politique et sociale comme il en est de tous les secteurs.
Les gesticulants autour de la prochaine application de la sharï'a par quatre Etats du Nigeria, ont-ils seulement considéré la constitution du pays de tout entier ? Etat anglophone, il n'y a pas de doute que la constitution nigériane est fortement inspirée de celle de la Grande Bretagne qui (il faut le souligner) est un Etat constitutionnellement chrétien. Le simple fait d'ajouter " à la copie " que le Nigeria est un Etat laïc n'enlève rien à l'inspiration chrétienne de la loi. Ce dimanche consacré jour de repos et calendrier auquel se réfèrent le Nigéria comme beaucoup d'Etats africain dérivent de cette même " shari'a chrétienne ".
Les musulmans nigérians comme ceux d'ailleurs (y compris le Burkina) ne se sont jamais émus de cette " shariasation chrétienne " de la vie de leurs pays .
Une shari'a inspirée des lois bibliques ne ferait d'ailleurs pas rougir les musulmans. Bien au contraire .
La raison est bien simple : il y a tellement de belles lois dans ce livre, des lois si positives mais dont ces Etats qui se proclament tous chrétiens prennent le soin d'ignorer dans leur constitution . Ils auraient eu le courage de les suivre que notre monde se serait mieux porté.
Ainsi leur rapport avec la réalité biblique est tout simplement un mirage parce que les beaux principes de ce livre ne se reflètent aucunement dans le comportement moral des individus moins encore dans le fonctionnement des Etats. Et c'est de cette shari'a là justement que, les musulmans n'ont pas besoin.
Sad Ben Bass