Article
Les musulmans écartés de l'administration : coïncidences ou épuration ethnique ?
- Titre
- Les musulmans écartés de l'administration : coïncidences ou épuration ethnique ?
- Type
- Article de presse
- Créateur
- Bouka
- Editeur
-
Plume Libre
- Date
- mai 1994
- numéro
- 27
- pages
- 6
- nombre de pages
- 1
- Sujet
- Intégrisme
- Langue
- Français
- Est une partie de
-
Plume Libre #27
- Identifiant
- iwac-article-0012292
- contenu
-
Les musulmans écartés de l'administration :
Coïncidences ou épuration ethnique ?
Par Bouka
ENCORE eux. Qu'ont-ils à voir des actes "anti-islamiques" partout ? Ah, ces intégristes !" C'est en ces termes que s'écrieront certainement, ces personnes, de mauvaise foi, généralement trahis par une naïveté puérile. Et pourtant les faits parlent d'eux-mêmes. De toutes façons, il existe dans ce monde trois groupes d'individus qui contribuent par leur attitude négative, au recul de l'humanité. Les naïfs, ceux qui pensent que tout ce qui est décidé est bon pour eux et pour tout le monde il est bon et beau. Les neutres : ceux qui croient que le monde s'arrête à eux. Rassasiés, le ventre bedonnant, ils se complaisent de leur situation matérielle enviable et laissent le reste au ministère des Affaires Sociales.
Les malicieux, enfin, sont souvent dans la politique ou dans les affaires. De plus en plus, certains opèrent même dans la religion. Ils profitent de la bêtise des premiers pour s'installer confortablement et durablement à leur tête.
Lorsque les bons, ceux qui sont prêts à se donner pour le bonheur des autres, s'élèvent pour fustiger une maladresse, les naïfs prennent peur, les neutres crient à l'intégrisme et les malicieux prennent les armes. Sang, violence, prisons... gardons la Côte d'Ivoire de ces vocables méconnus jusqu'ici. Les conditions de l'établissement d'une paix durable dans une nation nécessitent la prise en compte des aspirations de tous ses fils, or voici bientôt cinq mois que la Côte d'Ivoire semble s'enliser de plus en plus dans un déséquilibre ethnique qui annihile de façon progressive l'unité tant recherchée.
Dé-dramatisation ou plutôt dé-houphouétisation ?
M. Aly Coulibaly et Kébé Yacouba ont perdu leur fauteuil à l'Information. M. Ousmane Sy Savané a été éjecté du Conseil Supérieur de la Publicité et du Conseil d'Administration d'Ivoire Média. Le général Abdoulaye Coulibaly a été forcé de prendre sa retraite (inspecteur, tu parles !) et de laisser le GATL et Air Ivoire à des gens plus "sûrs". Il est parti en amenant dans ses bagages son second (Dosso). Le Colonel Issa Diakité (que certains donnaient pour le futur ministre de l'Intérieur si ADO devenait Président), de préfet de région a été rétrogradé en simple Préfet. M. Hadji Touré a été déboulonné à la SIPE. Le Commandant Fako Koné a été écarté de la SITRAM et M. Fanny Amara, de l'Education Nationale, etc.. Et la liste (déjà) longue, continue de s'allonger au fil des jours. Chaque conseil des ministres provoque des frissons dans les familles dites Dioulas depuis la mort du président Houphouet-Boigny. S'agit-il de coïncidences ou d'une réelle épuration ethnique ?
Pour certains, la tornade qui s'abat sur les cadres "dioulas" est une "dédramanisation" entreprise à la suite de la "querelle" de succession entre l'ex-premier ministre Mr Allassane Dramane Ouattara "Dioula" et l'actuel président de la République, Mr Henri Konan Bédié (baoulé). Pour d'autres, c'est une attitude normale en politique que le chef de l'Exécutif s'entoure de ses hommes les plus loyaux. On rappelle à cet effet l'exemple du français Edouard Balladur qui, à son arrivée, a opéré de profonds changements d'hommes à la tête des structures les plus importantes de l'Etat.
Les tentatives de justification montrent une grave confusion et une mauvaise perception des enjeux politiques. D'abord, l'amalgame Dioulas-musulmans du grand Nord-Allassane Ouattara à la recherche du pouvoir, n'est qu'un artifice suscité et entretenu par des Ivoiriens en vue d'assouvir leurs desseins politiques ou leur hégémonie religieuse. "Qui veut noyer son chien, l'accuse de rage".
Cet adage populaire s'applique bien à ce qu'on est tenté d'appeler une campagne d'épuration ethnique à l'encontre de tous ces Ivoiriens qui n'ont commis que la seule faute d'être "Dioula". Dans leur ensemble, ceux qui ont fait l'objet aujourd'hui d'une "sanction" administrative avaient acquis leur place de façon normale. Ils ont pour la plupart été nommés sous Houphouet qui semblait aux considérations subjectives de naissance ou de religion vouloir opposer la compétence et l'intégrité morale. Ces vertus cardinales, tout le monde se plaît à le reconnaître aujourd'hui, avaient été remises encore plus à jour sous ADO. Le général Coulibaly, qui n'était pas baoulé, était le pilote personnel de Président d'Houphouet Boigny. L'épuration ethnique à laquelle nous assistons, ressemble plus à une "déhouphouétisation" qu'à une "dédramanisation".
Le nationalisme est d'abord tribal
S'IL est vrai qu'en politique, le chef s'entoure de ses hommes de confiance, il est aussi plus réaliste de ne pas perdre la confiance du plus grand nombre. Si pour Bédié, il n'y a qu'une infime partie de "Dioula" en qui il puisse avoir confiance et dont il est sûr du loyalisme, ce n'est pas sûr qu'il connaisse la popularité et la longévité politique de son prédécesseur. Nos populations qu'on le veuille ou non sont encore attachées à leur origine ethnique. Les intellectuels qu'on croyait "évolués" n'échappent pas d'ailleurs à cette vérité. Eux qu'on voit, laissant pour la circonstance les vestes au bureau, arborer leurs tenues traditionnelles pour annoncer d'une voix au président de la République le soutien de leurs peuples. Un ministre du Sud n'ira pas implanter sa villa de campagne à Odienné ce n'est pas le ministre Atsain de la fonction publique qui dirait le contraire, lui qui depuis sa nomination ne fait que se promener à Adzopé soit pour visiter une usine de bois, soit pour parrainer une promotion d'élèves... Pareil pour le président Charles Bauza Donwahi, de l'Assemblée Nationale, qui dès les premières heures de son accession à la tête de l'hémicycle a dit qu'il considère son "élection" comme une victoire pour tout le peuple Bété. Loin de considérer d'ailleurs cette situation comme normale, nous estimons qu'elle résulte de notre niveau de développement qui de façon progressive éliminera les obstacles qui jalonnent encore l'unité nationale. Un ministre ou un directeur-général est considéré avant tout par les populations comme les fils de la région sur qui elles peuvent compter pour assouplir quelque peu les contraintes de la pauvreté. Le nationalisme est donc d'abord tribal. C'est pourquoi, dans le paysage politique africain, le dosage ethnique est un moyen puissant pour harmoniser les conditions de vie des populations et éviter les rancœurs qui plongent nos fragiles Etats dans des guerres fratricides (Rwanda, Burundi...). Ceux qui ont été les éléments de la stabilité hier ne peuvent pas être les ennemis de la paix aujourd'hui. Etre Akan, Krou ou Malinké n'est pas une faveur. Les considérations fascisantes qui établissent un lien de supériorité d'une race ou d'une ethnie sur une autre doivent être dépassées. Le fait pour la Côte d'Ivoire d'avoir été dirigé deux fois de suite par un Baoulé ne fait pas de cette ethnie un groupe particulièrement aimé ou désigné par le Seigneur de l'Univers pour être le seul et éternel groupe dirigeant de ce pays. Le mérite du chef, le seul qui vaille la peine d'être érigé en valeur universelle est l'intégrité morale et la capacité intellectuelle à conduire d'une façon harmonieuse des hommes aux ambitions (si) diverses.
ADO, démissionné
Abdoulaye Coulibaly, retraité
Aly Coulibaly, écarté
Kébé Yacouba, ostracisé
Issa Diakité, rétrogradé
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Plume Libre #27
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