Article
Où va l'argent des sectes religieuses du Togo?
- Titre
- Où va l'argent des sectes religieuses du Togo?
- Type
- Article de presse
- Créateur
- Julienne Tapsoba
- Editeur
-
Forum Hebdo
- Date
- 22 septembre 1995
- pages
- 1
- 3
- nombre de pages
- 2
- Sujet
- Secte
- Église du christianisme céleste
- Assemblées de Dieu
- Catholiques
- Laïcité
- Protestants
- Église adventiste du septième jour
- Langue
- Français
- Contributeur
-
Frédérick Madore
- Identifiant
- iwac-article-0008755
- contenu
-
OU VA L'ARGENT DES SECTES RELIGIEUSES DU TOGO ?
Ces nouvelles Églises sont paraît-il immensément riches...
La prolifération des sectes religieuses au Togo, réconfortante pour certains de nos compatriotes, notamment ceux qui y croient trouver leur salut, est inquiétante pour les autres, en l'occurrence une frange importante des élites nationales. Cela reste l'une des problématiques de notre société. Déjà très répandues au Nigéria et au Ghana, il y a quelques années, ces « écoles de mystère », pas en odeur de sainteté avec le pouvoir politique togolais, disparurent presque complètement du paysage national avant de connaître ensuite une résurgence fracassante à la faveur des bouleversements socio-politiques de ces dernières années.
Même si ces institutions religieuses réfutent avec véhémence l'appellation de secte, il faut reconnaître qu'on a du mal à leur coller une étiquette originale par rapport aux deux grandes religions « classiques » que sont le catholicisme et le protestantisme. En effet, les églises catholique et protestante, les deux plus anciennes congrégations mondiales, trop fidèles à une certaine orthodoxie et porteuses d'un classicisme vite bousculé par les rapides mutations sociales, sans « mettre la clé sous le parvis », ont tout de même balisé un espace non négligeable à un grand nombre de confréries plus « révolutionnaires » et plus près des préoccupations des hommes en cette ère des grandes agitations et d'énormes difficultés de tout genre.
À la recherche du neuf
Naturellement porté vers le changement, l'homme du siècle présent, toujours à la recherche du Dieu sauveur, guérisseur et pourvoyeur de toutes plénitudes, a été fortement tenté d'opter pour quelque chose de différent et donc hors des deux grandes et anciennes religions révélées. Peut-être peut-on paraphraser le dicton populaire pour dire que « tout chemin mène à Dieu » ; néanmoins, on a l'impression que les voies catholiques et protestantes, truffées de saints auxquels il faut se vouer avant de parvenir à Dieu, se révèlent plus longues et plus difficiles. Ailleurs, tout porte à croire qu'on met à la disposition des adeptes les outils nécessaires permettant de traiter directement avec Dieu. Le neuf, c'est que dans les églises nouvelles, le traitement spirituel semble être quasiment à la portée de tous les fidèles. Au sein des petites églises modernes, on semble offrir aux membres de l'assemblée les recettes pour briller socialement, guérir, voire s'enrichir... honnêtement, nous osons croire. Au fil des décennies donc, les temples et les églises vont petit à petit se vider.
Appel aux sectes
Les sectes font malgré tout leur petit bonhomme de chemin et sont à l'origine des atmosphères de grandes kermesses les dimanches. Il faut reconnaître aussi que le calme et la solennité, trop à l'occidentale, visibles dans les établissements confessionnels protestants ou catholiques, sont aujourd'hui en déphasage avec la nature même de l'homme africain. Après tout, la tripidance, la percussion, bref l'émotion est « maigre ». Là, on y chante, on danse, et rien que cette animation ensorcelante et envoûtante, frisant une forme d'hystérie collective, constitue un appât suffisant pour déplacer les foules de plus en plus compactes.
Les "nouvelles Églises" sont les futurs supports de notre système au profit de ces nouveaux établissements confessionnels, la plupart du temps fondés sur la thérapie. Mise à part l'Église Baptiste, la Méthodiste, la Pentecôte ou celle des Assemblées de Dieu, plus conventionnelles et donc plus proches des grandes églises mères, toutes les autres, très nombreuses, dont les pratiques sont fortement teintées de mysticisme, cultivent chez de nombreuses personnes l'ambition d'une théologie nouvelle, conduisant à l'irréversible salut.
Elles font foule et sont riches. Elles ont pour noms : les Témoins de Yehowa, les Christianistes célestes, les Brotherhood, l'Église des Saints de Dieu, le Temple du Miracle, le Ministère de la foi chrétienne, l'Église adventiste du 7e jour. La liste est longue et Dieu sait si chaque jour naît dans l'esprit d'un homme ou d'une femme une église. Ces nouvelles Assemblées de la foi chrétienne, loin d'être à l'abri des critiques les plus violentes, attirent de plus en plus de fidèles. Et dès lors qu'on y trouve le salut, on n'hésite pas à délier le cordon de sa bourse. Selon certaines indiscrétions, la foi au niveau de ces sectes est si forte, si « palpable » qu'elle est bancable. En effet, les petites églises en question seraient de gros coffres à sous. Ici, on prend presque insolemment le contre-pied de la fameuse formule biblique qui a tendance à sublimer la pauvreté ; on affirme plutôt que la maison de Dieu est d'une splendeur, d'une somptuosité, d'une beauté et d'un éclat sans pareils. Il n'y a pas de raison, par conséquent, que l'environnement de sa créature (l'homme), faite à son image et selon sa ressemblance, ne soit point d'une netteté elle aussi incomparable. Selon une formule consacrée, le chrétien doit prier et briller dans un milieu absolument quintessencié. Les enfants de Dieu doivent répandre le bonheur en eux et autour d'eux.
Alors, en occupant le terrain de la foi, les sectes ont livré une bataille sans merci, mais humaine et régulière, aux deux plus anciennes congrégations, la catholique et la luthérienne. Or, même si vis-à-vis de certains critiques, ces églises ont gravement failli en baissant les bras au moment des grandes mutations sociales et politiques de notre pays, nul ne peut ranger au placard la grandeur dont elles ont fait preuve par le passé, spécialement dans le noble rôle de scolarisation des jeunes de nos nations. Que ce soit dans les pays anglophones d'Afrique noire ou dans ceux ayant appartenu à la zone francophone, les écoles confessionnelles ont donné la preuve de leur crédibilité et de leur efficacité. L'exemple patent des Institutions scolaires protestantes et catholiques au Togo continue de faire rêver. Difficile d'écrire la biographie de nos meilleurs cadres sans faire le nécessaire et presque incontournable crochet dans les instituts suivants : Collège Saint Joseph, Collèges Protestants (Lomé, Kpalimé, Aného), Collège Chaminade, Collège Pie X, etc. Aujourd'hui, ces institutions, si brillantes par le passé, ne sont plus que les ombres d'elles-mêmes. De véritables vieilles gloires. Quoi de plus normal lorsqu'on sait que les églises mères fondatrices de ces illustres établissements ont fini depuis belle lurette leurs descentes aux enfers. À l'opposé, les sectes font surface, intéressent et attirent un beau monde. Elles ont la cote et leur popularité va crescendo. Alors, la question est de savoir si ces nouveaux riches peuvent voler au secours des jeunes sacrifiés d'une école togolaise gravement malade. « L'Université Yehowa », une œuvre des Témoins de Yehowa, le Lycée international du Ministère de la foi chrétienne ou l'Institut supérieur d'agronomie du Christianisme Céleste viendraient, pourquoi pas, honorablement combler le fâcheux vide et sauver notre école du naufrage.
Pour que l'œuvre de ces éminents émissaires de Dieu soit utile et totale, il est indispensable que les âmes pures qu'ils s'ingénuent à construire en nos jeunes soient les supports de têtes bien faites, et donc d'esprits élevés. Ils devront faire de l'Église et de l'École deux institutions positivement complémentaires. En acceptant de s'investir dans cette relève pas trop aisée, ces congrégations des temps modernes assumeront le difficile paradoxe qui consistera à garantir la laïcité d'un enseignement pourtant issu de structures confessionnelles.
Nos sociétés africaines peuvent se détatiser, nos écoles doivent être dépolitisées, mais sa totale déconfessionnalisation constituera l'irrémédiable bévue. Si nos nouvelles églises se portent bien, il ne serait pas normal qu'elles cohabitent plus longtemps avec des écoles malades.
La survie et le salut de notre système éducatif passent, nous en sommes sûrs, par l'assistance que leur porteront nos Églises. Elles n'auront pas prêché dans le désert, ni investi dans le néant, car elles auront planté des arbres sûrs, ceux qui ne meurent jamais.
Si ces nouveaux « confessionnats » traînent encore les pieds, nous aurons dans un avenir qui n'est plus lointain à nous demander où va donc leur argent.
Julienne TAPSORA